"Courriers des Lecteurs"
Courriers des Lecteurs du journal « Tout ! », tribune du FHAR. avril 1971.
L'avalanche de lettres qu'on a reçues après avoir jeté le pavé de l'homosexualité dans la mare gauchiste, c'est vraiment pas croyable: des cris de joie, des appels au secours, des injures hystériques. Mais ce qui éclate le plus, c'est la trouille: celle des pédés qui veulent bien se libérer mais sans donner leur nom ni leur adresse, celle des militants qui ne savent plus comment s'en sortir pour nous attaquer sans apparaître eux mêmes comme oppresseurs, celle des bourgeois et de leur presse qui fait la sourde oreille au cri qu'on a lancé.
Non. « TOUT » n'est pas devenu le canard des pédés, du scandale et de la pornographie, comme on le déclare si facilement du côté des staliniens autant que du côté des libéraux. Ce n'est pas celui qui gueule qui est scandaleux, c'est la situation qu'il dénonce. Les homosexuels et les homosexuelles ont pris la parole dant « TOUT » parce que c'est le seul endroit où on la leur a laissé prendre. Ce n'est pas n'importe quelle parole, mals une parole délibérément révolutionnaire et ils vont le prouver en actes si ce n'est déjà fait sur le papier.
Que les bourgeois nous persécutent, c'est normal, puisqu'ils se croient les seuls normaux. Mais que certains de nos frères révolutionnaires, surtout dans la classe ouvrière, nous insultent jusqu'à la rage et nous rejettent comme des monstres de cirque et des dégénérés, ça montre quand même l'existence d'un problème très grave à l'intérieur du mouvement révolutionnaire et qui s'appelle le racisme. On peut haïr ceux qui vous exploitent. Mais les homosexuels en tant que tels, à part les quelques salauds qui tirent commerce et profit du désir homosexuel, n'ont jamais exploité personne. Quand on crache sur l'homosexualité, c'est soi-même qu'on opprime.
Cette petite histoire ne fait que commencer et on ne va pas se taire comme ça, après s'être défoulé un coup. On a bien l'intention de dénoncer toutes les autres persécutions pratiquées par la morale et l'idéologie régnantes, et pas seulement celles qui jettent les pédés dans la honte. Mais on voudrait bien que tous ceux qui sont contre nous osent nous répondre. Le journal leur est ouvert. Si on reçoit assez de lettres, on est prêt à sortir un numéro antihomosexuel pour montrer où se cache le fascisme.
COURRIER CRITIQUES DIFFUSION
Spécial n°12
A la saloperie du siècle... - Si vous croyez que vos saloperies intéressent quelqu'un, vous perdez votre temps. Faites donc entre vous ce qui vous plaît, mais laisser les honnêtes gens de vivre en paix. S'il vous plaît d'aller pourrir un jour dans un hôpital, libre à vous. La société n'a pas besoin de vous. Vous êtes libres de vous détruire par tous les bouts. Vous voulez réformer le monde par vos insanités. Vous feriez mieux d'aller soigner les lépreux. Vous y seriez appréciés et votre besoin de dévouement y trouverait son compte. Vous parlez de fric. De quoi vivez-vous ? C'est encore les honnêtes gens qui paieront pour vous le jour où, incapables de faire autre chose que de vous faire en..., vous serez un véritable rebut de cette société que vous méprisez et qui aura quand même pitié de vous. On ramasse les chiens. Un jour ce sera votre tour. Honte à vous! Vivez dans le vice, mais emmerdez vous entre vous, c'est suffisant. Vive les animaux! A bas les êtres de votre espèce! Vous nous faites vomir. Comme des chiens vous crèverez après avoir vécu semblablement. Et tout ça, c'est à publier. (anonyme)
Ne salissez pas les Quakers ! - Vous avez utilisé l'adresse du Centre Quaker de Paris pour diffuser un tract intitulé: « Le 1er mai des homosexuels révolutionnaires », alors que le Centre Quaker acceptait seulement de se prêter à l'offensive de printemps contre la guerre du Vietnam. Le Centre Quaker vous demande de retirer ce tract de la circulation immédiatement et de ne plus utiliser son adresse d'une facon aussi indélicate. (Centre Quaker de Paris)
Ils transforment la femme en usine et en capital - Que je vous dise d'abord la joie, la joie fraternelle que nous a donnée la lecture de « Tout». Je dis « nous », parce que lorsqu'on sent la force des camarades, « je » devient pluriel. Et une prise de parole aussi inspirée galvanise la révolte des solitaires. Les homosexuels de toute race, de tout poil, de tout sexe et de toute classe doivent sortir du ghetto où les a enfermés la bourgeoisie, quand ce n'est pas dans les asiles, la dérision ou la honte. Ceux qui nous persécutent pour la seule raison que nous profanons les valeurs de la virilité, c'est leur aveu d'impuissance qu'ils signent car ils ont converti leur sexualité dans la morale et dans l'argent. Ils ont peur en ouvrant les fesses de se faire pénétrer et déposséder. Déposséder de quoi ? Qu'ils le disent! Ils transforment la femme en usine et en capital. Nous autres, homosexuels, nous devons assimiler notre combat révolutionnaire à celui de toutes les femmes. Tous les hommes sont des femmes et toutes les femmes sont des hommes. Quant aux anormaux, c'est les autres! P.R. (Grenoble)
Le plaisir n'existe que dans la folie - Vous avez crié à tue-tête ce que l'on chuchotait de bouche à oreille. Vous me donnez un bonheur immense. A 15 ans, au pensionnat, j'ai été dénoncé pour une liaison masculine. Je me suis cru anormal et fou. J'ai dû m'enfuir de chez mes parents. Ne rencontrant personne qui semble aussi fou, aussi anormal que moi, je décidai de me tuer. Je me retrouvai claquemuré dans une pièce, les bras perforés de perfusions, abaissé au stade de cobaye d'éprouvette. Une année d'internement. C'est atroce, infect, affreux : une ruche bourdonnante, chaque malade dans une alvéole, et tous les jours la visite de la reine de la ruche du grand ponte de l'usine à curés de sommeil. Heureusement, je sais maintenant qu'il existe des fous comme moi. Et je crois même que le plaisir n'existe que dans la folie .Gérard
L'amour était absent - C'est la première fois qu'un journal va aussi loin dans la déchirure de l'hypocrite voile du silence. Il faudra relire vos articles plusieurs fois, tant ils sont denses, novateurs et courageux. (Est-ce qu'on ne va pas vous poursuivre pour cela?). ceci dit, j'ai eu l'impression que l'amour était absent de vos analyses. C.D. (Lyon)
J'ai voulu me suicider - Dans le vocabulaire bourgeois, les pédés sont les égaux des juifs, des ratons, des monstres. Et malheureusement aussi dans le vocabulaire ouvrier. Quand on a réussi à me faire croire que j'étais un monstre, j'ai voulu me suicider. Mais plus maintenant car je sais que nous sommes une masse. N'oubliez pas qu'il y a des pédés secrets qui tapent sur nous deux fois plus fort que les hétéro-flics. Si chacun de nous a son araignée dans le cerveau, moi, je préfère la mienne ! Et de la volonté de suicide, je passe définitivement à celle de révolte. J.P. (Paris)
Je n'ai pas la trempe d'un militant - Je suis homosexuel, mais je ne sais pas si je suis révolutionnaire. Ici à Reims, les minets et les vieux avec leurs scléroses réciproques, j'en ai ras le bol. Et je n'ai pas le courage d'expliquer ce que je suis aux gens qui m'entourent. Je n'ai vraiment pas la trempe d'un militant non plus. Si vous m'écrivez, ne mettez pas de cachet sur l'enveloppe à cause de ma femme de ménage. D.M. (Reims)
Une sacrée bouffée d'oxygène - Votre numéro de «Tout », c'est tout à coup une sacrée bouffée d'oxygène. Aura-t-on en France un équivalent du « Gay Liberation Front » et non plus ces petites organisations dignes et bien-pensantes qui gémissent en silence dans le ghetto d'un club ou d'une revue confidentielle ? Y en a marre des trucs discrets répertoriés dans l'incognito pour pédé voyageur. J'ai envie de vivre comme je suis et sans problème, même dans le fond de ma province. Malheureusement, ça m'emmerderait si vous publiez mon adresse tout de suite. L.C. (Pas-de-Calais)
Une façon d'aimer qui est subversive - Enfin les pédés sortent de la honte, de l'obscurité, du déguisement ! Ils ont une façon d'aimer qui est subversive parce qu'elle ignore les principes moraux et les institutions bourgeoises comme la virilité la féminité, la finalité génitale, le mariage. Mais seul, le pédé ne peut pas se faire reconnaître. Le cri lancé dans a«Tout » doit être le départ d'une prise de conscience et d'une réelle perspective révolutionnaire. L¿ 9hÆ P.S. (Nice)
Ceux qui vivent dans un trou noir - J'ai 18 ans et j'ai quitté la Ligue Communiste à la suite d'une cascade de déceptions. J'ai été écoeuré par l'impuissance et le manque d'imagination de ce truc et son incroyable bonne conscience, à la limite du scoutisme. Ça fait des années que j'essaie de me battre autour de moi pour imposer l'idée que les pédérastes sont des hommes, mais tout seul je suis trop timide pour dévoiler que je suis pédé. En province, je peux vous assurer que c'est coton de vivre son homosexualité en face des parents, de l'administration des lycées, de sa propre inhibition et des séquelles religieuses. Les types sont affreusement isolés. Mais je veux être soutenu et aussi soutenir ceux qui vivent dans un trou noir, comme moi. J.V. (Besançon)
J'ai quarante ans - Est-ce que les quadragénaires peuvent aussi se joindre à vous ? P.C. (Paris)
Dénoncer l'oppression dans la rue et la vivre dans son lit - Je ne signerai pas cette lettre parce que j'ai la trouille. J'appartiens à une administration chatouilleuse sur la question: mis aussitôt à la porte si on savait. Fais l'amour comme tout le monde ou alors rien à bouffer et tu dors où tu peux. Les hétéros n'ont qu'à méditer sur cette belle équation au lieu de nous seriner des couplets immortels. Si on peut survivre sans jouir, on ne le peut pas sans travailler. L'homosexuel qui cumule l'esclavage du travail et celui de la réprobation sociale, a plus à dire qu'un autre : il est menacé de mort physique, de mort psychique et de mort sociale. Ils ne comprendront donc jamais ça tous ceux qui dénoncent l'oppression bourgeoise dans la rue et la vivent encore dans leur lit ? Quand on n'est pas sexuellement orthodoxe, on vous met à la porte, on vous enferme, ou on vous tue. Il est temps d'étaler au grand jour l'interminable liste des victimes de ce terrorisme et surtout celle des morts et des incarcérés. Toute lutte contre le racisme ne peut pas se passer de nous. En province, on est en prison. Le fascisme de sous-prélecture règne partout. J.N. (Toulon)
Merde à la vie sexuelle mise sur rails - L'éducation sexuelle est déjà une publicité de marque: une lessive, une bagnole, un label politique et une sexualité normale. Le simple fait de se servir du mot « homo- sexualité » est déjà un produit de l'idéologie bourgeoise utilitaire et oppressive. Il s'en est fallu de peu que je devienne un homosexuel ou, ce qui ne vaut pas mieux, un hétérosexuel. Je remercie la fille qui m'a initié aux garçons, je remercie 'le garçon qui m'a initié aux filles et je dis merde à la vie sexuelle mise sur rails. B.A. (Nantes)
Ne plus regretter d'être venu au monde - Enfin, dans la presse française, un article favorable à la cause des homosexuels. Et même dans un journal révolutionnaire ! Je vais finir par ne plus regretter d'être venu au monde. Mais je n'ai pas su devenir révolutionnaire. Je n'ai pas en moi seul l'énergie nécessaire pour cela. Et c'est bien de ça que nous crevons tous. (Anonyme quoique sincère.)
Nous en sommes fiers et nous recommencerons - C'est un honneur pour moi d'adhérer au Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire. Je signe votre manifeste: « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des Arabes, nous en sommes fiers et nous recommencerons ». Toute ma vie, j'ai pratiqué une solidarité d'opprimés très forte avec les Arabes. salut et vive notre libération ! Daniel Guérin.
Donnez la parole aux mineurs - Je ne connais rien de votre mouvement et je ne sais pas à quoi ces articles pourront réellement servir, mais je suis frappé de leurs efforts pour éviter nombre de stupidités que les homosexuels ont l'habitude de penser sur eux-mêmes. Dommage que le problème de la pédérastie, difficile et crucial dans une critique de la société, de la famille et de l'éducation, n'ait guère été abordé, d'autant que vous étiez, il me semble, en état de faire parler ceux qu'on doit entendre: non pas les pédérastes, mais leurs possibles « victimes » mineures. Tony Duvert (Paris)
Brûler ce qu'ils ont peur d'adorer - Il y a longtemps que j'ai envie de baiser avec un homme comme moi, mais je n'ose pas. Et j'ai pas assez de pognon pour me taper un gigolo. Je me demande si tous ceux qui répriment les homosexuels ne le font pas d'abord parce qu'ils préfèrent brûler ce qu'ils ont peur d'adorer. M. J. (Toulouse)
Militant maoïste et en plus homosexuel - Je suis étudiant militant maoïste et en plus, hornosexuel. Décidémént, pour la bourgeoisie, toutes les tares! Mais pour dire la vérité, je n'ai jamais pratiqué l'homosexualité, par honte et par manque de franchise envers moi-même. Peut-être aussi parce que je ne voulais pas d'un rapport sans amour. En tout cas, je suis certain qu'il ne peut pas y avoir de révolution ni de militantisme révolutionnaire sans une remise en question de la morale sexuelle petite-bourgeoise. Prendre contact avec vous, ce sera très dur pour moi, mais c'est nécessaire. Je ne peux pas vous donner mon adresse, mais celle d'un bistrot. D. T. (Montreuil)
A 16 ans on sait très bien ce qu'on désire - Il est honteux de penser que deux êtres humains qui couchent ensemble volontairement puissent être immédiatement traqués et enfermés si leurs âges, leurs sexes ou leurs liens ne conviennent pas aux normes d'autorisation de la morale bourgeoise. A 16 ans, on sait très bien avec qui on veut coucher et après, quoi faire. D'autre part, est-ce que les pédés vont continuer à accepter d'aller dans des boîtes où il y a des flics et dans des tasses où il y a des flics ? Il y en a marre d'être relégués dans des emballages sordides à l'écart de la vue des bonnes gens. J. B. (Rhône)
Il a le goût du tabac à sa langue - Pour « Tout », je raconte. Mon anglais garçon camarade. Nous avons rencontré un soir dans la rue à Paris. Je lui demande la lumière pour mon cigarette. Il montre avec des signaux qu'il me plaît beaucoup, mais c'est difficile. Il comprend. Nous sommes été à ma maison, nous avons sex ensemble et après, nous sommes très amis. Il fume des anglaises et il a le goût du tabac à sa langue quand nous embrasse, c'est si bon. Un français pédé garçon.